Pourquoi faut-il faire de la Recherche
(en particulier en Mathématiques) ?






Jean-François COLONNA
www.lactamme.polytechnique.fr
jean-francois.colonna@polytechnique.edu
CMAP (Centre de Mathématiques APpliquées) UMR CNRS 7641, Ecole Polytechnique, CNRS, 91128 Palaiseau Cedex, France
france telecom, France Telecom R&D

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(Site WWW CMAP28 : cette page a été créée le 03/05/2006 et mise à jour le 28/01/2014 15:08:34 -CET-)




Il y a quelques décennies, faire de la recherche était d'une part une grande aventure intellectuelle et d'autre part une garantie de progrès et de bonheur pour l'humanité, même si, comme le montre l'histoire, toute invention ou toute découverte peut être pervertie (l'énergie atomique en est certainement le "meilleur" exemple).

Malheureusement aujourd'hui, en particulier en France, un nombre de plus en plus faible de jeunes gens et de jeunes filles se dirigent vers les carrières scientifiques de chercheurs et d'ingénieurs. Cela est extrêmement préjudiciable pour au moins deux raisons.

D'une part, pratiquement tous les pays sont en guerre les uns contre les autres. En effet, à côté des guerres meutrières liées à l'intolérance, aux fanatismes religieux ou encore aux haines ethniques, les combats menés par les entreprises pour conquérir de nouveaux marchés (et bien souvent conserver ceux qu'ils occupent déjà !) n'en sont pas moins violents. Pour lutter contre la précarite professionnelle et le chômage, la meilleure arme est très certainement la croissance car, en effet, le travail ne se partage pas : il se crée ! Mais comment lutter contre les économies de pays où la protection sociale comme les salaires sont très inférieurs aux nôtres ? La réponse est simple : en innovant, en étant aux avant-postes de la créativité industrielle et économique. Ces dernieres années, nos vies ont ainsi été envahies par quelques produits inimaginables il y a peu de temps encore : téléphones portables, lecteurs MP3, navigateurs GPS et évidemment Internet... Mais la conception de ceux-ci ne peut plus se faire sur un coin de table de cuisine. A titre d'exemple, assez peu de gens savent que le système GPS repose sur les trois grands piliers de la physique actuelle : la relativité restreinte (les satellites de la constellation GPS sont en mouvement : leurs horloges sont donc ralenties par rapport à celle de l'observateur), la relativité générale (ces mêmes satellites étant en orbite à 10900 miles nautiques de la surface de la Terre, ils sont moins soumis à l'attraction gravitationnelle de notre planète : leurs horloges sont donc, cette fois-ci, accélérées par rapport à celle de l'observateur) et enfin la mécanique quantique (d'une part pour concevoir les horloges atomiques de très haute précision indispensables à la synchronisation du système ; d'autre part pour fabriquer et faire fonctionner les circuits intégrés nécessaires pour traiter les signaux envoyés par les satellites et effectuer les très délicats calculs de localisation...). Ainsi, sans une physique de très haut niveau reposant sur des mathématiques fort complexes, point de navigateur GPS... L'innovation repose donc, en particulier, sur la physique et les mathématiques, ce qui justifie évidemment la nécessité de faire progresser ces disciplines scientifiques et donc de faire de la recherche !

D'autre part, notre Terre, ce frêle esquif peut-être unique et perdu dans l'immensité du cosmos, est en bien mauvaise santé : l'air et l'eau sont pollués ; les milliards de tonnes de gaz carbonique (pour n'evoquer que lui...) que nos industries, nos transports et nos chauffages injectent dans l'atmosphère chaque année sont responsables d'un dramatique renforcement de l'effet de serre : de moins en moins d'énergie solaire est renvoyée dans l'espace ce qui provoque une augmentation de la température moyenne, ce phénomène s'auto-amplifiant (a titre d'exemple, la surface des zones couvertes de neige et de glace se réduisant, celles-ci réfléchiront donc moins d'énergie solaire...). Cette perturbation va modifier le fonctionnement de la "machine atmosphère-océan" : des régions seront asséchées, d'autres, paradoxalement seront refroidies, les régions côtières seront noyées, des phénomènes météorologiques plus violents et plus nombreux devraient voir le jour,... De façon tout à fait déraisonnable (et donc incompréhensible étant donnée la gravité de la situation...) ce phénomène s'accélere actuellement par l'emballement de certaines économies (la Chine et l'Inde en particulier) qui consomment de plus en plus d'énergie : or la quasi totalité de celle-ci provient de sources non renouvelables. Les réserves de pétrole recensées devrait couvrir les besoins pour un petit nombre de dizaines d'années ; certes, il existe évidemment des gisements non encore découverts, mais dont l'accessibilité est plus que réduite (par exemple, par plusieurs milliers de mètres sous les mers...). Mais cela est vrai aussi du minerai d'uranium (sans oublier les problèmes monstrueux de stockage des déchets nucléaires que nous léguons aux générations futures !) ou encore du charbon... Ces deux problèmes (la pollution et l'épuisement des ressources non renouvelables) sont évidemment liés : réduire la consommation ferait mécaniquement ralentir la pollution. Que faire ? En premier lieu, il s'agit d'un problème individuel : chacun d'entre nous peut agir à son niveau (éteindre les éclairages inutiles, couper les appareils électriques et non pas les mettre en veille lorsqu'ils ne sont pas utilisés, délaisser la voiture et faire, autant se faire que peut, de la marche à pied...). Ensuite, il s'agit évidemment d'un problème global qui demande une concertation exemplaire et sans faille entre tous les gouvernements et tous les industriels de la planète (à titre d'exemple, cela n'aurait aucun sens qu'un seul constructeur automobile décide de ne plus commercialiser que des véhicules peu puissants et peu rapides : s'il le faisait seul, il disparaitrait immédiatement du circuit...). Mais une partie de la solution se trouve certainement dans la recherche et ses découvertes à venir. Ainsi, l'invention de l'ampoule électrique n'est pas venue en cherchant à améliorer le fonctionnement des bougies... De la même façon que les travaux hautement théoriques d'Albert Einstein, de Niels Bohr et de bien d'autres encore ont conduit à l'énergie nucléaire, pourquoi des recherches, bien souvent incompréhensibles, sur la Grande Unification ne déboucheraient-elles pas sur une nouvelle forme d'énergie à la fois propre, renouvelable et facilement stockable, ou sur autre chose de tout à fait inattendu ? Et que dire de domaines plus accessibles comme le solaire, l'éolien, les piles à combustible,... et plus "simplement" encore : les économies d'énergie ?

Ainsi, faire de la recherche en Physique et en Mathématiques, en particulier, c'est faire preuve de solidarité : solidarité à court terme en ce qui concerne les problèmes de précarité et de chômage, et solidarité à long terme pour ce qui est de l'avenir de l'Humanité !

Faire de la recherche aujourd'hui, c'est peut-être la dernière forme d'aventure : Research, the final frontier.


Copyright (c) Jean-François Colonna, 2006-2014.
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