Art(s) et Ordinateur(s)






Jean-François COLONNA
www.lactamme.polytechnique.fr
jean-francois.colonna@polytechnique.edu
CMAP (Centre de Mathématiques APpliquées) UMR CNRS 7641, Ecole Polytechnique, CNRS, 91128 Palaiseau Cedex, France
france telecom, France Telecom R&D

[Site Map, Help and Search [Plan du Site, Aide et Recherche]]
[The Y2K bug [Le bug de l'an 2000]]
[Croyez-vous que les Nombres Réels existent dans un ordinateur et que les calculs flottants sont sûrs ?]
[N'oubliez pas de visiter Une Machine Virtuelle à Explorer l'Espace-Temps où vous trouverez plus de 5400 images à la frontière de l'Art et de la Science]
(Site WWW CMAP28 : cette page a été créée le 16/04/1998 et mise à jour le 28/01/2014 15:05:52 -CET-)



(publié dans la revue Passerelles, numéro 15, hiver 1997)


Mots-Clefs : Anaglyphes, Art et Science, Autostéréogrammes, Chaos Déterministe, Création Artistique, Entrelacs, Erreurs d'arrondi, Expérimentation Virtuelle, Génie Logiciel, Géométrie Fractale, Infographie, Mathématiques, Mécanique Céleste, Mécanique Quantique, Physique, Sensibilité aux Erreurs d'Arrondi, Simulation Numérique, Stéréogrammes, Synthèse de Phénomènes Naturels, Synthèse de Texture, Visualisation Scientifique, Voyage Virtuel dans l'Espace-Temps.



Si en l'espace d'une cinquantaine d'années, l'ordinateur a bouleversé un certain nombre de domaines, et en particulier celui de la Recherche Scientifique, sa pénétration dans le monde des arts fut beaucoup plus lente, et n'y a pas, jusqu'à maintenant, introduit de renouvellements conceptuels. Les principales raisons en sont certainement d'une part la haute technicité qui fut longtemps nécessaire pour utiliser ces systèmes (obstacle en voie de disparition), et d'autre part la peur de l'artiste, certes inconsciente, d'être un jour supplanté dans l'acte créatif par la machine...

L'utilisation de l'ordinateur dans le domaine artistique est surtout connue du grand public par le biais de la synthèse et du traitement de l'image. Mais pratiquement tout ce qui sera dit des arts plastiques (et par extension, du septième art), pourra être transposé à la sculpture, à la musique ou encore à la chorégraphie, mais aussi à des formes nouvelles d'expression multiple. La contribution des systèmes informatiques se situe actuellement à deux niveaux differents : d'une part celui de l'aide à la création ('Imagination Assistée par Ordinateur' ?), et d'autre part celui plus utilitaire de la gestion. En ce qui concerne le premier de ceux-ci, l'ordinateur-outil permet de simuler tout ceux que le peintre connait depuis l'origine des temps : pinceaux, fusain, et plus récemment aérographe,... La palette graphique, puisque tel est le nom de ce type de système, est aujourd'hui d'une utilisation quotidienne dans toutes les régies de télévision, ou elle permet la production, le traitement et la retouche d'images électroniques. Mais ceci n'est que la partie immergée de l'iceberg : à côté de ces techniques que l'on rapprochera du traitement d'images, figurent celles de la synthèse, ou d'outil, l'ordinateur devient méta-outil.

La science informatique permet à une œuvre plastique (pour se limiter à ce domaine) d'être précédée puis accompagnée par une description objective faite dans un langage dépourvu, théoriquement, de toute ambiguïté syntaxique et sémantique. La création de l'œuvre n'est alors plus gestuelle mais conceptuelle : l'œuvre doit être décrite à l'aide d'un programme-outil. Alors pour paraphraser Mac-Luhan, ne pourrait-on pas dire : l'œuvre, c'est l'outil ? En effet, ce même programme-outil décrit objectivement l'œuvre, et son exploitation dans un ordinateur lui donne "vie" ; mais plus, de même que le compas contient en lui une infinité de cercles, un programme (sans qu'il soit même nécessaire de l'exécuter !) pourra contenir une infinité (dans le sens "un très grand nombre") d'œuvres "voisines" ou de même type, qu'il sera possible de regrouper sous le terme générique d'œuvre potentielle. Enfin, l'œuvre ainsi enfantée, au même titre qu'une plante, un animal ou une communauté, pourra, si tel est le souhait de l'artiste, vivre et évoluer de façon plus ou moins autonome.

Bien que moins noble, le niveau de la gestion doit être mentionné. Il regroupe les fonctions d'archivage d'œuvres et de leurs références, permettant, en leur associant les techniques dites du multi-média, d'introduire la notion de musée virtuel ; celui-ci, consultable à distance par des moyens télématiques ou bien en local (dans un lieu publique ou privé), permet au visiteur d'explorer les richesses qui lui sont offertes, et d'interroger le système en vue d'obtenir des informations sur les œuvres et les artistes ; les retombées pédagogiques en sont évidentes. Enfin, se situeront à ce niveau des fonctions d'analyse (par exemple en vue d'une meilleure compréhension des styles et des techniques du passé) et d'aide à la restauration des œuvres.

Deux concepts relativement récents, qui révolutionnent actuellement l'informatique, auront très évidemment des conséquences dans le domaine artistique : il s'agit des notions de réseaux et de réalités virtuelles. Les réseaux permettent déjà, par exemple dans le domaine scientifique, d'accorder à l'homme le don d'ubiquité. Ils ouvrent alors a l'artiste des voies nouvelles dans le domaine de la création collective ; associés par exemple aux techniques spatiales, ils permettraient la réalisation d'œuvres planétaires qui illumineraient nos nuits. Quant aux réalités virtuelles, dont les applications scientifiques, pédagogiques et ludiques demeurent encore inimaginables, elles permettront dans le domaine artistique d'immerger le spectateur dans l'œuvre, et ainsi favoriseront la création interactive et participative, mais aussi l'expérimentation d'espaces-temps différents du nôtre.

Des techniques nouvelles offertes aux artistes, un certain nombre de problèmes surgissent. En particulier, l'unicité, caractéristique des œuvres classiques, disparait ; en effet, toute copie, au sens informatique du terme, est strictement indiscernable de l'original. Mais d'ailleurs, cet original qui est-il et ou réside-t-il ? Est-il le programme ("l'œuvre c'est l'outil") ou l'ensemble des chiffres codant les points de ces nouvelles mosaïques, ou bien encore l'image qui apparait sur l'écran... ? De plus, ces œuvres nouvelles sont en général de collaboration ; alors qui en est l'auteur ? A qui en attribuer les droits ? Faut-il citer tout ceux qui y collaborerent plus ou moins explicitement ? Enfin, à plus long terme, la machine ne sera-t'elle pas capable de nous surprendre, et donc peut-être alors de créer...

Malgré ces difficultés, ces techniques bouleverseront l'Art, et d'une manière plus générale notre Connaissance : l'homme est à la porte d'une nouvelle révolution copernicienne qui fera éclater les barrières de notre vision encore euclidienne de l'Univers. Il sait aujourd'hui modéliser mathématiquement de nombreux systèmes "réels" (sans s'interroger ici sur la notion de "Réel"...) : de l'atome aux galaxies, en passant par tous les produits industriels ; mais aussi et surtout, il est capable "d'imaginer l'inimaginable", et alors, des œuvres "venues d'ailleurs" naîtront, enfants de l'Art et de la Science enfin reconciliés.


Copyright (c) Jean-François Colonna, 1998-2014.
Copyright (c) France Telecom R&D and CMAP (Centre de Mathématiques APpliquées) UMR CNRS 7641 / Ecole Polytechnique, 1998-2014.